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vendredi 23 octobre 2020

Jacques Bessala : Qui est-il et comment il a tenté de détourner la manifestation du jeudi 30 janvier 2020 au CHU de Yaoundé

Pourquoi ai-je décidé d’écrire et de publier ce texte ? D’abord par souci de témoigner. On ne vit pas éternellement. J’ai vécu beaucoup de choses, et je suis souvent très discret sur la plupart, tant qu’elles ne portent pas atteinte aux intérêts collectifs et généraux. Les enseignants camerounais ont beaucoup souffert ces 20, 30 dernières années. Quiconque prétend vouloir les aider à se libérer en les divisant est un manipulateur, un usurpateur. Ces derniers jours montrent qu’ils sont sur la bonne voie. Ils n’ont pas besoin d’un messie pour marcher debout et arracher ce qui leur est dû. Quiconque veut se présenter à eux comme un messie cherche à les abuser pour profiter de leur potentiel. Tout ce dont ils ont besoin, c’est de croire en eux-mêmes, chacun d’eux en soi et en la puissance de leur forces conjuguées. Ce que je vais dire va peut-être blesser des gens dans leur orgueil ou leur foi. Tant pis. Les enseignants sont intelligents : ils sauront discriminer dans tout ce qui se dit et s’écrit.


Qui est au juste Jacques Bessala ? Ce que la majorité des enseignants qui le soutiennent de bonne foi savent, c’est qu’il est le porte-parole du collectif dit des enseignants indignés du Cameroun. A ses débuts, cette association, véritablement faite d’indignés, vise des objectifs louables : la prise en charge rapide à défaut d’instantanée, des ECI, les enseignants en cours d’intégration. On sait qu’au fil des années, en raison des pratiques perverses d’une administration corrompue, cette procédure est devenue interminable, insupportable, et qu’elle est responsable de la mort de NJOMI TCHAKOUNTE Boris Kévin dans la mesure où elle explique qu’il se soit retrouvé au Lycée classique de Nkolbisson et non dans le Noun où on l’avait affecté. Les premières actions coups de poing du collectif des indignés vont stupéfier les pouvoirs publics et rallier les milliers de jeunes ECI en attente désespérée de leurs prises en charge financière. Ces derniers vont massivement plébisciter ce jeune mouvement dont les revendications sont circonstancielles, peu structurelles, et donc peu couteuses à l’Etat puisqu’il ne s’agit que de mettre à disposition quelque chose de dû, de budgétisé. A l’opposé, les syndicats déjà anciens sur le terrain de lutte revendiquent pour des réformes structurelles, profondes : application de la loi d’orientation de 1998 (suppression probatoire, premier cycle à 5 ans, second à 2 ans), application du statut particulier de décembre 2000 (révision des primes des enseignants à la hausse, respect du profil de carrière, amélioration du cadre de travail, revue des contenus d’éducation…), toutes choses qui coûteraient infiniment plus cher à un Etat qui sous-finance notoirement l’éducation et qui entend ne rien modifier à cette politique inique. A titre d’exemple, le budget de l’éducation est artificiellement gonflé du salaire de plus de 50% d’un personnel attribué à l’éducation mais qui est employé dans d’autres ministères aujourd’hui même s’ils sont des enseignants de formation. Ainsi, sur près 104348 enseignants que le MINFI paie sur le budget du MINESEC en 2016, 44229 n’y exercent plus depuis des années. Deuxième exemple : en donnant 10000FCFA et 15000FCFA de primes de documentation et de recherche aux enseignants de la base et du secondaire, l’Etat du Cameroun dépense chaque année 13 milliards de FCFA qui n’étaient pas budgétisés avant 2012, alors que la prise en charge des ECI ne fait dépenser que ce qui est déjà budgétisé. On comprend pourquoi, entre le collectif des enseignants indignés dont la satisfaction des revendications permet au gouvernement de rester dans son budget, et les syndicats qui veulent obliger l’Etat à consacrer de nouvelles ressources aux enseignants et à l’éducation, les pouvoirs publics avaient vite fait leur choix.


Les leaders du CEIC avaient-ils ainsi compris le sens de la préférence à eux accordée par l’Etat ? J’en doute. Le jour où ils sont reçus au MINESEC suite à leur mouvement par le Ministre NgalleBibehe, les syndicats sont au ministère où il est prévu entre eux et le MINESEC, de longue date, une réunion. Le ministre Ngalle décale sa réunion avec les syndicats pour recevoir prioritairement et à huis clos le collectif des indignés. Pas grand-chose ne filtra de ladite rencontre. Lorsque beaucoup plus tard les syndicats sont reçus par le MINESEC, ils rappellent à ce dernier la gravité de l’acte qui vient d’être posé : des enseignants viennent d’être opposés à d’autres, dans une manœuvre politicienne, et dans le but de servir non les enseignants et l’éducation, mais l’Etat répressif. Aucune réaction en face. Ressortis transfigurés de cette rencontre inédite, les responsables des indignés sont en douce cooptés dans une commission au Premier ministère supposée traiter les dossiers des ECI, en marge des procédures établies. Et à partir de ce strapontin, ils commencent à narguer tout le monde. Certains parmi eux ont d’ailleurs cru, à l’époque, que cela les dispensait de leurs tâches d’enseignement, ont abandonné leurs établissements et leurs cours, et en ont pâti douloureusement. J’en ai rencontré et ils s’en souviennent certainement. L’une des conséquences les plus emblématiques de cette dérive fut la scission du mouvement qui vit la naissance du NCEIC, le Nouveau collectif des enseignants indignés du Cameroun. Qu’est-il advenu de ce dernier ? Personne ne s’en souvient plus. Je vais donc rafraîchir la mémoire collective.


Né contre ce qu’ils considéraient comme la trahison de leurs leaders, le nouveau collectif lance des actions pour poursuivre les objectifs de départ. Ils se créent par le coup deux adversaires qui sont des alliés objectifs : l’ancien collectif et l’Etat. Le mouvement est vite décapité : les leaders arrêtés sans bavure parce désignés avec précision aux renseignements, embastillés, torturés de toutes les manières. Pour être relâchés, ils sont sommés – c’est très important ! – de signer un engagement bizarre : ils ne doivent plus jamais manifester, et doivent dissoudre à jamais le NCEIC (Nouveau collectif des enseignants indignés du Cameroun). C’est un engagement qui viole toutes les règles de la démocratie. On fit boire aux NCEIC la coupe jusqu’à la lie : ils signèrent le texte et le lurent devant les médias et devant les leaders de l’ancien collectif. Ceux qui dans les coulisses avaient manœuvré pour rédiger ce curieux engagement (je le tiens de source sûre) et obtenir des interpellés de le signer… - les leaders du CEIC ! – tinrent donc à savourer leur triomphe jusqu’au bout. Les syndicats négocièrent durement pour éviter à ces jeunes cette ultime humiliation en vain, et je me rappelle avoir quitté le MINESEC ce jour-là, après une épuisante journée de tractation, vers les minuit. Les jeunes collègues étaient enfin libérés mais, à pied, je devais survivre dans l’insécurité du centre-ville désert de Yaoundé à cette heure plus que tardive et arriver chez moi sain et sauf.


A l’occasion des obsèques de NJOMI TCHAKOUNTE, j’ai revu le joker Bessala ressorti des tiroirs. Très tôt le jeudi 30 janvier 2020, il a pris possession de l’esplanade de la morgue du CHU avec ses équipes, donc deux membres particulièrement zélés. Allant dans tous les sens, parlant à tous venants, ils se sont assurés qu’ils avaient le monopole de l’attention. Alors ils ont commencé à négocier avec les autorités. Je les ai rejoints et ai dit à Bessala et compagnie de jouer la transparence et d’impliquer dans ces discussions tous les responsables qui avaient appelé à cette manifestation. Il sont passés outre.  L’objectif des pouvoirs publics était d’enfermer la manifestation dans l’enceinte du CHU et de l’y tuer dans l’œuf. Bessala et ses amis ont cédé à cette injonction et sont venus demander aux enseignants d’ouvrir le passage pour laisser filer le corbillard. Les forces de répression leur ont même procuré un porte-voix pour convaincre les enseignants. L’opposition des « vieux leaders » qui ont commencé à scander « Le portail ! le portail ! », vite suivis par la foule, a étouffé dans l’œuf cette tentative de holp-up du mouvement. Le canon à eau, positionné en face du portail du CHU, a délibéré sur la possibilité d’entrer en action pour disperser les manifestants, mais le lieu – un hôpital avec des malades – ne pouvait permettre de mettre un tel plan à exécution. Il a donc fallu laisser sortir la manifestation. Sur la route, entre le CHU et le carrefour EMIA, à plusieurs reprises, Bessala et ses amis ont plaidé pour qu’on laisse filer le corbillard, en vain. La suite, tout le monde l’a vu à la télévision.


Imaginez donc ma surprise lorsque le soir, j’apprends que Jacques Bessala, seul parmi les leaders syndicaux, lui qui toute la journée avait plaidé pour qu’on cède aux injonctions des forces de répression, était arrêté ! j’ai quitté les lieux de la manifestation longtemps après la plupart des gens, je m’y suis battu pour obtenir qu’on n’embarque pas quelques jeunes enseignants que je ne connais pas personnellement mais ils doivent s’en souvenir, j’étais trempé jusqu’au caleçon et mon corps brûlait des pieds à la tête comme du feu, mais on ne m’a pas arrêté : les forces de l’ordre étaient seulement en mission, ils n’en avaient pas spécialement après les enseignants. Il est dommage qu’ils se soient contentés d’être ces machines qu’on les formate à être. Nous ne les avons peut-être pas assez bien formés. Thomas Sankara disait que lorsqu’on donne un fusil à quelqu’un qui n’a rien dans la tête, on en fait un assassin. Nous devons y penser pour l’avenir. Bessala donc, seul des leaders à être arrêté, la nouvelle diffusée au maximum et puissamment relayée. Bessala bientôt relâché, puis convié, toujours seul parmi les leaders, à une réunion à la primature dont il est le seul à en rendre compte ; Bessala enfin à la télévision, en train de raconter les péripéties de son odysée…


Roger Kaffo Fokou, SG du SNAES

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